Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

67 avenue Guynemer, Marthe Richard et la lampe à pétrole

Tous les textes de cette couleur contiennent un lien vers une autre page, interne ou externe. Pour y accéder, il suffit de cliquer sur le texte.

Nous sommes dans les années 1958-1959. Mes parents occupaient un logement de fonction, en région parisienne. Et qui dit "logement de fonction" dit "plus de logement si plus de fonction". Mon père a perdu son travail, et nous avons perdu notre maison. Pour mes parents c'était un problème à résoudre, pour moi c'était une situation très angoissante.

Mon père a rapidement retrouvé du travail. Le problème était le logement. Souvenez-vous : l'Abbé Pierre et "Un hiver 54". L'emploi ne manquait pas vraiment, mais les logements étaient rares. Surtout pour une famille avec cinq enfants - deux grandes et trois petites. Mes parents pouvaient payer un loyer, à condition de trouver un logement.

 

L'entrée en scène de Marthe Richard. Aidé de plusieurs copains, mon père trouve un ancien hôtel de passe, fermé à la suite de la loi sur l'interdiction des maisons closes, en 1946, la loi dite "Marthe Richard". Hôtel situé 67 avenue Guynemer à Saint-Maur-des-Fossés (94). Ils le visitent et comprennent que cet hôtel peut héberger la famille. Plusieurs semaines de travaux sont nécessaires : il faut déblayer, nettoyer, installer la cuisine, installer la cuisinière à charbon, remettre en état les sanitaires. Il n'y a pas d'électricité, mais il y a l'eau.

Et nous avons emménagé. Nous sommes devenus des "squatters". L'essentiel pour moi était que nous ayons une maison. L'ancien hôtel n'était pas vide à notre arrivée. Sur le devant, deux retraités s'étaient aménagés "leur" logement. Dans la salle de bal, un couple avec un garçon de notre âge avait planté deux tentes de camping : une pour les parents, une pour l'enfant. Le reste de la salle : leur salon, leur cuisine ! Dans un petit bâtiment séparé : un couple avec un bébé.

Et dans un autre bâtiment : un couple de "biffins". Ne prenez pas ce terme comme une injure. C'est le terme populaire pour désigner des "chiffonniers". Une vieille femme, qui s'appelait Nini, un vieil homme, dont nous ne connaissions pas le nom, et un incroyable amoncellement de "choses" improbables ! Nini était gentille avec nous. Le vieil homme nous faisait peur. Il n'aimait pas nous voir tourner autour de son bric-à-brac. Il n'était pas "méchant". Je pense qu'il voulait simplement nous éviter un accident. Ils ne ressemblaient à personne que nous connaissions. Nous nous demandions pourquoi ils étaient devenus chiffonniers. Comme j'étais la plus grande des petites, je leur inventais des histoires de vie que je racontais à mes petites sœurs. Et si je pouvais glisser quelques éléments "qui faisaient peur", je ne m'en privais pas ! 

Un formidable terrain de jeu pour trois gamines. Ma mère passait son temps à nous interdire de nous approcher de toutes ces merveilles. Elle avait raison : ce pouvait être assez dangereux. Inutile de préciser que ses recommandations étaient inutiles. Mais elle refusait fermement toute intrusion dans la maison d'un objet trouvé "là-bas". Dès que nous le pouvions, nous explorions ce territoire inconnu. Le tout se terminait par "la plaine" : une friche. Nous ne nous y risquions pas trop. Pour trois "petites", ce terrain semblait immense. Surtout, fichés dans la terre, il y avait plein d'objets pointus. Et là, après avoir testé par nous mêmes, pas besoin des recommandations parentales pour ne pas y courir.

Au rez-de-chaussée de la maison, il y avait la cuisine et une petite salle à manger. A l'étage, des chambres, avec des numéros sur les portes. C'était trop bien : des chambres numérotées !

La lampe à pétrole. Je l'ai dit, il y avait l'eau courante. Soit elle n'avait jamais été coupée, soit elle avait été rebranchée, je ne sais pas. Mais il n'y avait pas d'électricité. La Mairie refusait le branchement. L'accepter revenait à officialiser le "squat". Nous utilisions des lampes à pétrole. Cela ne posait pas trop de problèmes, nous nous couchions tôt. Ma mère souffrait plus du manque de sa machine à laver. Je ne parlais pas à l'école de ces lampes à pétrole. Je sentais bien que cela n'était pas normal et nos parents nous avait dit de ne pas en parler. Pourtant un jour... J'avais fait mes devoirs à la lampe à pétrole, et le résultat n'était pas très beau : des tâches et mon texte ne suivait pas les lignes. La "maîtresse" me demande des explications sur ce qu'elle appelle "un torchon". Alors, je tente de lui dire que c'est parce que j'ai fait mes devoirs à la lampe à pétrole. Grosse colère de sa part : en plus de ne pas être soigneuse, j'étais une menteuse qui "raconte n'importe quoi" ! Le temps a passé, et la Mairie a fini par accepter le branchement de l'électricité. Plus de lampes à pétrole, mais notre terrain de jeu - le capharnaüm des "biffins" - est resté jusqu'à la fin de notre séjour. 

Nous avons habité "l'hôtel" pendant environ cinq ans. Puis nous avons été "relogés" dans une maison "normale". Pour mes parents, cette période fut celle d'une inquiétude permanente. Peur d'être expulsés "manu militari". Peur des services sociaux : et si on leur retirait leurs enfants qui ne vivaient pas dans un logement décent?

Pour moi, c'est la plus belle période de mon enfance.

Tout, tout, tout sur ce blog, en cliquant sur ce texte

Si vous souhaitez partager vos propres réalisations : textes, vidéos, graphismes, BD, podcasts, livres photos et autres... vous pouvez les partager sur le groupe Facebook que j'ai créé à cet effet. Sur ce groupe, vous pouvez aussi lire des articles d'autres auteurs. Il s'agit d'un groupe privé, il faut donc s'y abonner. Vous pouvez toujours - abonné(e) ou pas - prendre connaissance des objectifs de ce groupe en lisant le texte de présentation.

Raconter sa généalogie

Vous pouvez aussi retrouver mes articles sur ma page Facebook, qui fonctionne comme un site "miroir" de ce blog (page en accès libre).

desancetresetdesactes

%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%

Retour à l'accueil
Partager cet article
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article